Quand des fondations philanthropiques mettent fin unilatéralement à leur financement, certains organismes communautaires parlent d'un «arrêt de mort». Cette grande vulnérabilité, sur laquelle s’est penché Félix Chouinard dans son mémoire de maîtrise au Département de sociologie de l'Université de Montréal, illustre la nature profondément asymétrique des relations entre fondations et organismes communautaires – une asymétrie que le chercheur analyse à travers le cadre théorique du don, élaboré par le sociologue Marcel Mauss.
L’étudiant s'est intéressé à la philanthropie communautaire, soit celle qui finance des organismes à vocation sociale, par opposition aux dons destinés à des organisations culturelles ou éducatives. Pour mener son enquête, il a interrogé les responsables de six organismes aux profils variés: certains recevaient de l’argent de fondations, d'autres en avaient déjà reçu et d'autres encore n'en avaient jamais obtenu malgré leur intérêt pour cette source de financement.
Comme il ne lui a pas été possible d'interviewer directement des responsables de fondations privées, Félix Chouinard a complété son analyse – sous la direction du professeur Jean-François Bissonnette – en scrutant le discours public de plusieurs fondations, privées et publiques, à travers leurs sites Web, en examinant leurs missions, leurs approches et leurs conditions d'admissibilité. C'est de la confrontation de ces deux corpus que sont issues les tensions étudiées dans son mémoire.
Quand l'État délègue au privé
La dépendance aux fondations des organismes communautaires est le résultat d'une contrainte imposée de l'extérieur. Le sous-financement chronique de l'État québécois a progressivement forcé ces organismes à se tourner vers des bailleurs de fonds philanthropiques, qu'ils soient privés, telle la Fondation Lucie et André Chagnon, ou publics, comme Centraide ou la Fondation du Grand Montréal.
Certains programmes gouvernementaux exigent désormais que les organismes diversifient leurs sources de revenus avant même de recevoir du financement public – parfois jusqu'à 20 % de fonds non publics comme condition d'admissibilité. Pour des organismes déjà fragilisés par la précarité et le manque de bénévoles, cette exigence les pousse inévitablement vers les fondations, l’obtention de revenus autonomes restant hors de portée de la plupart d'entre eux.
Cette situation se révèle avantageuse pour l'État: en accordant des exemptions fiscales aux fondations, il les incite à financer des causes sociales qu'il juge ne plus pouvoir assumer. Pendant ce temps, le capital des fondations continue de croître, puisque leurs rendements de placement dépassent généralement le seuil de redistribution obligatoire de 5 %. L'État institutionnalise ainsi la dépendance du milieu communautaire aux acteurs sur lesquels ni lui ni les contribuables n’exercent de contrôle.